Aller au contenu. | Aller à la navigation


  Tout savoir sur le MRAP Communiqués officiels Activités locales Contact ENGLISH  
Outils personnels
Vous êtes ici : Accueil International Europe Fédération de Seine Saint Denis - Commémoration du génocide de Srebrenica

Fédération de Seine Saint Denis - Commémoration du génocide de Srebrenica

— Mots-clés associés : ,

 Srebrenicsa-vig.jpg

logo-pdf.png Télécharger le document PDF logo-pdf.png

11 juillet 1995 : début du génocide de Srebrenica

 

Le Parlement européen a adopté le 15 janvier 2009 une résolution dans laquelle il appelle tous les pays de l’Union européenne à faire du 11 juillet une « journée de commémoration du génocide de Srebrenica, dans toute l’Union européenne » , rend hommage aux victimes, souligne le fait que traduire les responsables des massacres devant la justice serait un pas important vers la stabilité et la paix dans la région et insiste sur l'importance de la réconciliation qui "tient une place importante dans le processus d’intégration européenne".

 

Que s'est -il passé à Srebrenica le 11 juillet 1995 ?

Ce jour fut le premier d'un massacre de plus de 8000 hommes, reconnu comme un génocide par le Tribunal Pénal International pour l'Ex-Yougoslavie (TPIY) et la Cour internationale de justice.

Srebrenica, une ville du Nord-Est de la Bosnie Herzégovine, non loin de la Drina qui marque la frontière avec la Serbie, était habitée comme la plupart des villes du pays par des Musulmans de Bosnie, ou Bosniaques1 et des Serbes. Dès les débuts de la guerre, en 1992, les troupes des nationalistes serbes de Bosnie avaient occupé la région. La ville et la zone qui l'entoure, qui résistaient, furent proclamées 'Zone de sécurité' par les Nations Unies le 16 avril 1993 suite à une initiative du général Morillon, qui, retenu par les habitants, s'engagea à les protéger. La 'zone de sécurité' étant donc théoriquement protégée par la présence de casques bleus, les habitants et les militaires bosniaques qui assuraient sa défense furent désarmés. En 1995, un bataillon de casques bleus néerlandais était installé dans une usine désaffectée à Potočari, à six kilomètres au nord de la ville. Dès le 6 juillet 1995, les Serbes commencèrent à pilonner l'enclave et les postes des Nations Unies. Le bataillon hollandais demanda un soutien aérien aux autorités de l'ONU, qui le refusèrent. Le 11 juillet 1995, agissant sous l'autorité de Radovan Karadžić, président de la 'Republika srpska'2 proclamée en 1992, et commandant suprême de ses forces armées, le général Ratko Mladić, chef de l'état major de l'armée des Serbes de Bosnie, et Radislav Krstić, alors commandant et chef d'état major du "Corps de la Drina" entrèrent dans la ville. La population civile tenta de chercher refuge auprès des casques bleus de la FORPRONU et se dirigea vers Potočari. De là, les hommes du 'Corps de la Drina' furent autorisés par les soldats hollandais à faire monter dans des autobus 25 000 femmes, enfants et personnes âgées, tous Musulmans de Bosnie, qui furent emmenés à Kladanj, près de Tuzla, en territoire contrôlé par le gouvernement de Bosnie. Les hommes furent exécutés, les uns sur place, par petits groupes, ou emmenés sur différents sites, près de Bratunac, puis jusqu'à Zvornik à 70 km au nord de la ville, où eurent lieu des exécutions par centaines ou milliers d'hommes. Le soir du 11 juillet, une colonne de 15 000 personnes composée pour moins d'un cinquième de "soldats" équipés de fusils de chasse et armes de fortune, et pour le reste de civils, hommes, femmes et enfants, tenta de rejoindre à pied à travers la forêt un territoire non contrôlé par les Serbes, à une centaine de kilomètres de là. La colonne était harcelée par les bombardements, et suivait un chemin miné. Seuls les premiers partis purent arriver. Les Serbes ne tardèrent pas à couper la route et capturèrent un grand nombre d'hommes auxquels ils firent croire, grâce a des uniformes volés aux casques bleus, qu'ils étaient accompagnés par des soldats des Nations Unies qui allaient les protéger. Mais ces hommes connurent le même sort que ceux de Potočari. Informés du fait qu'ils allaient être échangés contre des prisonniers serbes, ils ne protestèrent pas quand on leur lia les mains dans le dos avec des fils métalliques. Les meurtres continuèrent jusqu'au 17 juillet, sous le commandement et le contrôle de Radovan Karadžić et Ratko Mladić, accomplis par le Corps de la Drina et d'autres milices paramilitaires, dont les "Scorpions", venus de Serbie. Les victimes furent d'abord enterrées sur place dans des fosses communes, puis déplacées en petit nombre vers des charniers dits 'secondaires', parfois à plusieurs reprises, afin de dissimuler le caractère massif des exécutions. Le nombre de victimes de ces sept journées s'élève à plus de 8 0003.

 

Le génocide de Srebrenica n'appartient pas encore au passé.

 

 

En Bosnie-Herzégovine, la Commission fédérale pour les personnes disparues dirigée par Amor Masović s'attache à la recherche des disparus. Une première liste de 8106 disparus a été publiée par ses soins, puis complétée ensuite4. C'est le nombre de 8372 victimes qui a été gravé sur le mémorial de Potočari. A l'heure actuelle moins de 6 000 corps seulement ont été retrouvés, mais ce nombre n'autorise pas à minimiser les faits. Chaque année voit la découverte de nouveaux charniers dans la région de Srebrenica : on découvrait par exemple les restes de 616 personnes à Kamenica en octobre 2007, puis encore de 24 victimes en octobre 2008, de 20 à Mrsici en mai 2009, de 19 dans le village de Bisina en octobre 2009... Les restes sont identifiés grâce à des analyses ADN ou des objets retrouvés à leurs côtés, avec l'aide des familles. Une des femmes de Srebrenica décrit dans ces termes la souffrance renouvelée de celles à qui l'on apprend la découverte des restes d'un proche : "Quand ils t'appellent pour te dire qu'ils ont identifié quelqu'un, c'est comme si la tragédie se repassait à ce moment, comme si le film repassait..."5. Depuis 2003, chaque 11 juillet, 400 à 600 victimes nouvellement identifiées sont inhumées au cimetière de Potočari, où a été construit un mémorial6.

De très nombreuses familles sont, aujourd'hui encore, dans l'ignorance du sort d'un fils, d'un époux ou d'un père. Les femmes de Srebrenica se sont constituées en plusieurs associations pour la mémoire, pour la recherche des disparus, le retour des réfugiés, et, bien sûr, pour l'arrestation des criminels, ce qui, quinze ans après les faits, est toujours scandaleusement une question d'actualité7.

- Radislav Krstić a été condamné en 2004 par le Tribunal Pénal International pour l'Ex-Yougoslavie à 35 ans de prison pour génocide, complicité de génocide, meurtre, extermination et persécutions8.

- Zdravko Tolimir, membre de l'état major de l'Armée des Serbes de Bosnie, est en cours de procès pour génocide, entente en vue de commettre le génocide, extermination, persécutions ... contre les Musulmans de Srebrenica.

- D'autres accusés ont été condamnés le 10 juin dernier : deux pour génocide et cinq pour complicité de génocide.

- Radovan Karadž été arrêté en juillet 2008, treize ans après les faits. Accusé de génocide, crimes contre l'humanité, violations des lois ou coutumes de la guerre, son procès est en cours.

- Ratko Mladić est en fuite et se trouve notoirement à Belgrade. Son arrestation fut l'une des exigences de l'Union Européenne pour la poursuite du processus d'intégration de la Serbie, mais il semble que de plus en plus, seule la pleine coopération du gouvernement serbe en vue de son arrestation soit impérative. Le gouvernement serbe affirme tout faire pour son arrestation, mais sans résultat jusqu'à présent. Le 10 mai dernier, le TPIY a annoncé une modification de l'acte d'accusation : les chefs d'accusation de génocide, crimes contre l’humanité et violations des lois ou coutumes de la guerre, commis lors du "nettoyage ethnique" en Bosnie-Herzégovine, lors du siège de Sarajevo, de la prise en otage de membres de l’ONU en 1995 et du génocide de Srebrenica sont ramenés à onze, contre quinze auparavant, afin d'accélérer la procédure de jugement en cas d'arrestation.

Des associations et des personnalités de Serbie et d'autres pays ont adressé à Serge Brammertz, actuel procureur du TPIY, une lettre ouverte où elles lui demandent d'exiger, et ne plus demander, l'arrestation de Mladić avant ce 11 juillet 20109.

Aujourd'hui, le génocide de Srebrenica n'est pas une affaire close. Le commémorer est faire acte de mémoire, mais, alors que se prépare l'intégration des pays de l'ex-Yougoslavie dans l'Union Européenne, il importe aussi de le rappeler pour qu'aucune concession ne soit faite qui amènerait à tolérer que l'un de ses auteurs échappe à la justice.

 

Un génocide reconnu.

Le Tribunal Pénal International pour l'Ex-Yougoslavie, dans ses actes d'accusation publiés en 1995, a retenu la qualification de génocide concernant le massacre de Srebrenica10. Ce crime est défini par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide11 adoptée par l'assemblée générale des Nations unies en 1948 comme un « l'un quelconque des actes commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

a) Meurtre de membres du groupe ;

b) Atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;

c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;

d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;

e) Transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe.  »

La Cour Internationale de Justice qui, elle, ne juge pas les individus mais les Etats, a également retenu le 26 février 2007 la qualification de génocide concernant Srebrenica. Elle ne retient pas la complicité de l'Etat de Serbie-Montenegro, notant simplement que celui-ci n'avait pas empêché l'accomplissement des faits. Au delà du principe, la non-reconnaissance de la participation de la Serbie au génocide prive les victimes de la possibilités de demander des réparations. L'établissement des responsabilités au-delà des pays de l'ex-Yougoslavie a fait l'objet de plusieurs rapports : de la part des Nations Unies, en 1999, concluant à la prévisibilité des actions qui allaient être commises, et donc à une certaine responsabilité de l'ONU, de la part du gouvernement hollandais, et, en France, de la part d'une mission parlementaire d'information sur les événements de Srebrenica chargée en décembre 2000 d'étudier les faits attachés à la responsabilité des militaires français présents en Bosnie à ce moment. Ces rapports ont été évoqués lors d'un colloque 'Srebrenica 1995 : analyses croisées des enquêtes et des rapports' organisé en 2005, à l'occasion de la commémoration du 10ème anniversaire du génocide12. Le caractère limité du rapport français a été souligné. La responsabilité des militaires français, en particulier des généraux Morillon et Janvier, et au delà, du gouvernement français plus proche des Serbes que des Musulmans de Bosnie, est directement mise en cause par Andrée Michel13. La prévisibilité du massacre et la responsabilité de la 'Communauté internationale' à travers l'ONU est surtout mise en avant par un livre de Sylvie Matton14. Ces enquêtes, ces rapports et ces ouvrages montrent que l'intention des nationalistes serbes était bien de prendre l'enclave de Srebrenica afin d'en faire une zone de population exclusivement serbe, et d'en détruire physiquement la population non-serbe, et que les autorités des Nations Unies ainsi que les militaires présents sur le terrain disposaient des informations qui auraient pu leur permettre de prévenir le génocide. Le mandat de la FORPRONU était extrêmement limité : il consistait à "maintenir" une paix qui n'existait pas, et non à la restaurer. Elle ne devait intervenir en faveur d'aucune des "parties", et préserver une égalité factice entre agresseurs et agressés. La plupart des membres de la mission parlementaire française ont estimé que le général Janvier aurait du déclencher un appui aérien dès le 10 juillet au soir15, deux d'entre eux16 ont fait remarquer que rien ne permettait d'exclure l'hypothèse selon laquelle un accord serait intervenu entre les généraux Janvier et Mladić pour que celles-ci renoncent aux frappes aériennes en échange de la libération de casques bleus retenus en otage, mais ceci n'a pas été retenu à l'unanimité ni mentionné dans le rapport.

 

La responsabilité de la Serbie, par son soutien aux militaires et milices serbes de Bosnie pendant la guerre de 1992-1995 et notamment lors du génocide de Srebrenica aurait peut-être été retenue par la Cour Internationale de Justice si elle avait pu disposer d'archives d’Etat serbes, verbatim et comptes-rendus des réunions du Conseil Suprême de Défense de Yougoslavie (comprenant à l'époque la Serbie et le Montenegro) dont avaient eu connaissance les juges de Slobodan Milošević et qui les avaient convaincus de sa participation au génocide. Ils concernent, d'après ce que relate Florence Hartmann, qui fut de 2000 à 2006 conseillère pour les Balkans et porte-parole de Carla del Ponte, alors procureure du TPIY, "le soutien financier et logistique accordé par la Serbie de Milošević aux forces serbes de Bosnie et de Croatie, l'autorité réelle de Milošević sur ces forces et sur les dirigeants politiques locaux, l'enrôlement de mercenaires serbes sur les fronts extérieurs, le versement des salaires aux officiers de l'armée de Belgrade servant auprès des armées serbes de Croatie et de Bosnie et les mesures proposées pour violer l'embargo afin de continuer à fournir une aide logistique substantielle aux forces serbes de Bosnie et de Croatie"17. Florence Hartmann a dénoncé dans son livre Paix et châtiment et dans un article publié d'abord au Bosnian Institute à Londres18 la manière dont ces archives, dont le contenu avait été utilisé par le TPIY lors du procès contre Slobodan Milošević, ont été soustraites à la CIJ, la Serbie ayant obtenu du TPIY leur non divulgation au nom de son « intérêt vital national ». Elle a ainsi pu échapper à une reconnaissance de sa participation au génocide et au versement de réparations à la Bosnie-Herzégovine. Quant à Florence Hartmann, elle a été condamnée à une amende de 7000 euros pour avoir dévoilé ces faits. Elle a fait appel et devrait être bientôt jugée à nouveau. Une pétition de soutien demande aux juges son acquittement.

Fin mars 2010, le Parlement serbe a voté une résolution selon laquelle il présente excuses et condoléances aux familles des victimes du massacre de Srebrenica pour ne pas avoir agi suffisamment pour l'empêcher. Des militants des droits de l'homme en Serbie, comme en Bosnie les survivants de Srebrenica, ont regretté que le terme de génocide n'ait pas été employé. Certains interprètent cette déclaration comme un pas en avant, d'autres comme une tentative de s'attirer les faveurs de l'Union européenne. Les Serbes de Bosnie, quant à eux, ont été nombreux à critiquer cette résolution, mais parce qu'ils nient soit les faits soit la responsabilité du 'peuple serbe'.

 

Vers la réconciliation ? Pas sans la justice !

La réconciliation est l'un des objectifs de la déclaration du Parlement européen concernant la commémoration du 11 juillet. Mais la guerre a laissé des traces profondes en Bosnie. Selon le Comité international de la Croix-Rouge, 15 ans après la fin de la guerre, environ 10.000 personnes sont encore portées disparues en Bosnie-Herzégovine. Ce sont des habitants ou des réfugiés de Srebrenica, mais aussi de beaucoup d'autres villes, comme Višegrad par exemple, où de nombreuses victimes ont été jetées dans la Drina, et ou l'an dernier encore on retrouvait les corps de femmes disparues après avoir été emmenées à la station thermale de Vilina Vlas où beaucoup ont été violées et maltraitées19. Pour les familles des victimes, il est évident que la vérité des faits les concernant doit être établie, que les criminels doivent être arrêtés et jugés, et qu'elles doivent obtenir des réparations. Il est aussi choquant que les assassins puissent bénéficier de leurs crimes : Srebrenica, qui se trouve en Republika srpska, est maintenant habitée majoritairement par des Serbes, qui ne sont naturellement pas tous des criminels, mais peinent à reconnaître et condamner les crimes commis en leur nom. Le retour des réfugiés est amorcé, mais le souvenir des événements, l'hostilité du voisinage, la possibilité de rencontrer d'anciennes connaissances, et toutes sortes d'obstacles psychologiques, comme les conditions économiques, ne le favorisent pas20.

Le pays a en effet été profondément modifié par les accords de Dayton, signés à Paris en 1995, qui mirent fin à la guerre, mais entérinèrent la répartition, qui était pourtant le résultat d'une agression, entre Musulmans et Croates d'une part, Serbes d'autre part, sur des territoires séparés alors que toutes les régions du pays rassemblaient avant la guerre une population multi-ethnique.

Au milieu des années 80, se développa à Belgrade un courant nationaliste selon lequel les Serbes devaient vivre dans un seul Etat, et que là où ils vivaient, là était la Serbie. Ce sont ces idées qui furent à l'origine de l'éclatement de la Yougoslavie : Slobodan Milošević voulait constituer une grande Serbie, regroupant tous les Serbes, de Croatie, de Bosnie, du Kosovo21. Dans la région de Srebrenica et la vallée de la Drina, zone frontière, il s'agissait de remplacer la population Musulmane par une population serbe, sur un territoire continu appartenant à la grande Serbie de ses voeux. La première partie de ce programme fut accomplie.

Depuis les accords de Dayton, la Bosnie-Herzégovine est un Etat dans lequel les Bosniaques, les Serbes et les Croates sont désignés comme les trois "peuples constituants". Cet Etat est composé de deux entités, la Fédération de Bosnie-Herzégovine, dite aussi Fédération croato-musulmane, qui comprend dix cantons, dont cinq principalement bosniaques, trois principalement croates et deux mixtes sur 51% du territoire, et la Republika Srpska ou République serbe sur 49 % du territoire. La présidence, collégiale, est composée de trois membres : un serbe de Republika srpska (actuellement Nebojša Radmanović), un croate (Željko Komšić) et un musulman (Haris Silajdžić) de la Fédération. La communauté internationale est représentée par un Haut représentant (Valentin Inzko, autrichien), également Représentant spécial de l’Union européenne, qui dispose d'importants pouvoirs. Ce fonctionnement provoque un blocage politique, qui à son tour entraîne une stagnation économique. Il fait obstacle au dépassement des identités ethniques en liant vote et citoyenneté à l'appartenance à l'un des 'peuples constituants'. La Cour européenne des droits de l'homme a rendu, le 22 décembre 2009, un arrêt concernant la constitution de la Bosnie-Herzégovine imposée par les accords de Dayton22. Elle avait été saisie par deux citoyens, Dervo Sejdić, Rrom, et Jakob Finci, Juif, empêchés de se présenter aux élections à la présidence collégiale ou à la Chambre des peuples parce que non Bosniaques, Croates ou Serbes. La cour a considéré que " dans une société démocratique contemporaine basée sur le principe de pluralisme et de respect pour les différentes cultures, aucune différence de traitement fondée exclusivement ou dans une mesure déterminante sur l'origine ethnique d'une personne ne peut être objectivement justifiée", et a jugé cette interdiction discriminatoire. Selon les termes de Amir Sahović, ambassadeur de Bosnie-Herzégovine en France dans une réponse à un journaliste ayant mal interprété cette condamnation, "les recours des plaignants, qui ont amené la Cour Européenne à se prononcer sur cette question, ont été pleinement soutenus par les Autorités et toutes les principales forces politiques du pays, comme moyen le plus rapide pour permettre le changement de la Constitution"23.

Beaucoup comptent sur l'intégration de la Bosnie et de la Serbie à l'Union européenne pour pouvoir envisager un avenir meilleur. Celle-ci est en cours, mais de la part des Etats européens, il est manifeste que tout n'est pas fait pour que la vérité et la justice soient considérées comme prioritaires. Les tractations dont a fait état Florence Hartmann montrent bien que les Etats souhaiteraient qu'on en finisse très vite avec les procès, que l'on ferme le TPIY et que l'on enterre le passé.

 

Vers la réconciliation ? Pas sans la vérité !

Comme tous les génocides dans l'histoire, celui de Srebrenica fait l'objet d'un négationnisme. On le présente comme un crime parmi d'autres dans une période de guerre, on nie le nombre des victimes, inverse les rôles et celles-ci sont désignées comme les agresseurs ...

C'est en Republika sprska que ce négationnisme s'exprime de la manière la plus virulente. A la suite d'une demande de la Chambre des droits de l'Homme de Bosnie-Herzégovine saisie par des familles de disparus, la Republika Srpska se trouva dans l'obligation de remettre des observations concernant les disparus. En septembre 2002, elle produisait un rapport selon lequel à Srebrenica 1800 soldats musulmans avaient été tués au combat, que 100 personnes étaient mortes d'épuisement et que le nombre de soldats exécutés par des Serbes était probablement inférieur à 100. Devant cette réponse ignorant totalement le génocide concernant des civils, la Chambre ordonna à la Republika srpska de donner toutes informations concernant les disparus, d'enquêter sur les événements de Srebrenica, de publier sa décision dans son Journal officiel et de verser une importante somme à la Fondation du mémorial de Srebrenica-Potočari. Les deux dernières exigences furent respectées et les deux premières eurent pour résultat la publication de rapports que la Chambre estima insuffisants. La Chambre ayant cessé d'exister fin 2003, c'est le Haut représentant Paddy Ashdown qui demanda la création d'une commission chargée de l'enquête sur les événements à Srebrenica et dans ses environs entre le 10 et le 19 juillet 1995. Le rapport de cette commission, enrichi d'un addendum, fut adopté le 28 octobre 2004 par le gouvernement de la Republika srpska et il fut alors reconnu que "des crimes de grande envergure ont été commis dans la région de Srebrenica en juillet 1995 en violation grave du droit humanitaire international"24. Il n'est pas question de génocide, mais les faits étaient en partie reconnus. Fin avril 2010, Milorad Dodik, Premier ministre de la Republika srpska, a annoncé l'intention de celle-ci de réviser le rapport de 2004, dans le sens d'une diminution du nombre de victimes25. Les arguments avancés pour la négation du génocide sont généralement la contestation du nombre des victimes, de leur statut de civils, et l'évocation d'une vengeance contre des massacres dont des Serbes ont été victimes, dans la région de Srebrenica, de la part de soldats bosniaques commandés par Nacer Orić, et plus généralement pendant toute la durée du conflit. Or, Nacer Orić, qui commandait les forces bosniaques à Srebrenica, a lui aussi été jugé par le TPIY, mais pour des chefs d'accusation relevant de la violation des lois et coutumes de la guerre, sans aucune commune mesure avec le crime de génocide et les crimes contre l'humanité commis par les accusés serbes, et acquitté pour manque de preuves qu'il les ait commis. Les victimes seraient ainsi elles-mêmes responsables de ce qu'elles ont subi, c'est l'un des ressorts de tous les négationnismes.

En tant que création des Nations Unies, le TPIY et considéré comme un instrument de l'Occident ennemi des Serbes. Mais ce point de vue ne permet ni de nier ni de banaliser les faits, De plus, il est erroné en ce qu'il méconnaît les contradictions à l'oeuvre à l'intérieur des institutions onusiennes. Le TPIY fut certes créé par les Nations Unies, mais celles-ci n'ont pas favorisé les Musulmans de Bosnie lors du conflit de 1992-1995 (zones de sécurité équivalent à une privation de défense pour les Bosniaques, mandat minimal de la FORPRONU, incapacité à mettre fin au siège de Sarajevo, refus d'intervention aérienne à Srebrenica, concession de la moitié du territoire aux agresseurs, complicités dans la cavale de criminels... ), et, de leur aveu même, leur excès de confiance envers les Serbes a permis que le génocide se produise. Les procureurs du TPIY ont du se battre pour mettre en oeuvre leur indépendance, avoir accès à des témoignages et des documents, et la condamnation de Florence Hartmann est bien la preuve que cette institution peut parfois être soumise à des 'raisons d'Etats' favorables à la Serbie.

 

Une tentation existe dans l'opinion publique française de prêter l'oreille aux propos négationnistes, qui dispensent de chercher à savoir, à comprendre ce qui s'est passé et se passe encore dans une région dont on connaît mal la géographie et l'histoire. Il est facile de mettre sur un pied d'égalité toutes les "horreurs de la guerre", comprenant le génocide que l'on requalifiera de "meurtres à grande échelle" sans en chercher les causes ni les responsables.

En France, les mouvements nationalistes comme le Front national et d'autres soutiennent le nationalisme serbe et minimisent Srebrenica, en raison d'une proximité idéologique avec un courant identitaire et par islamophobie.26 Sous prétexte d'information alternative27, ou bien parce que les gouvernements occidentaux et l'OTAN sont intervenus dans la guerre de Bosnie et ensuite au Kosovo, ou encore parce qu'elles accordent crédit à la propagande serbe selon laquelle la Serbie serait l'héritière d'une Yougoslavie démantelée par la volonté des Etats européens, certaines personnes se réclamant de la gauche diffusent elles-aussi des propos négationnistes concernant le génocide de Srebrenica, comme Michel Collon, qui en plus de ses propres articles minimisant les effets de la guerre en Bosnie et déresponsabilisant les Serbes, ouvre son site Internet, par exemple, à un auteur selon lequel le massacre de Srebrenica est qualifié de 'mensonge officiel' et un autre qui nie la validité des preuves de génocide qui ont été apportées au TPIY, sans lui même apporter rien de nouveau28. Personnalité très connue pour ses interventions sur d'autres sujets, Noam Chomsky est aussi l'un des négateurs du génocide de Srebrenica29. La maison d'édition Le Temps des Cerises, qui édite beaucoup d'ouvrages appréciés des militants pour les droits de l'homme, a publié en 2005 un ouvrage d'une journaliste américaine, Diana Johnstone, soutenant le fait que le TPIY ne serait qu'un instrument de l'Occident30. Devant l'impossibilité croissante de nier les faits, le négationnisme qui n'est pas à une contradiction près évolue vers une reconnaissance de ceux-ci, niant alors la responsabilité des serbes nationalistes, et l'attribuant à l'incurie des Occidentaux et aux Bosniaques eux-mêmes. Ce courant négationniste se distingue du courant identitaire et islamophobe en ce qu'il considère -à tort- que les Musulmans de Bosnie ont été les amis de l'Occident, et, selon le principe 'les amis de mes ennemis sont mes ennemis', adopte les points de vue d'une extrême droite identitaire liée à une manière particulière d'embrasser le christianisme orthodoxe et se réclamant des "tchetniks" collaborateurs de la 2ème guerre mondiale ! La confusion que font régner ces publications est d'autant plus grave qu'elle accrédite l'idée que les idées des nationalistes serbes seraient unanimement partagées par les Serbes, en Republika srpska comme en Serbie et ailleurs. Or, il y a en Serbie bien des mouvements pour la reconnaissance du génocide et une réconciliation fondée sur la justice qui mériteraient plus d'attention et de soutien ! Les Femmes en noir de Belgrade manifestent chaque 11 du mois pour pour demander que le Parlement de Serbie proclame le 11 juillet Jour du souvenir du génocide, et non d'un simple crime, commis à Srebrenica. Nataša Kandić, Directrice de l'organisation serbe Centre pour les droits humanitaires (présente aussi en Republika srpska) dénonce, en tant que Serbe, les crimes commis en son nom. Sonja Biserko, du Comité Helsinki pour les droits humains en Serbie se bat aussi pour la reconnaissance des crimes, et bien d'autres, organisations ou individus31, condamnent le nationalisme et proclament que la réconciliation ne peut passer que par la reconnaissance des crimes.

 

Devant le peu d'intérêt des media francophones pour le génocide de Srebrenica, la déformation des faits et des enjeux à laquelle nous sommes exposés du fait de la prégnance des courants négationnistes, il paraît très important de chercher à s'informer. Cet article n'a pour but que d'apporter des éléments de base, et de fournir des sources et des pistes pour en savoir plus et faire circuler une information qui permette de se souvenir, d'agir, de veiller activement à ce que le processus d'intégration des pays de l'ex-Yougoslavie à l'Union Européenne soit l'occasion d'affirmer l'exigence de vérité et de justice pour les victimes du génocide de Srebrenica comme de tous les crimes contre l'humanité et crimes de guerre commis entre 1992 et 1995 en Bosnie-Herzégovine.

 

 

MRAP - Fédération 93.

juin 2010

1Les habitants de la Bosnie quelle que soit le groupe auquel il se rattachent sont appelés Bosanci, correspondant au français Bosniens. Ils se définissaient avant la guerre comme Serbes, Croates, Musulmans, ou Yougoslaves pour ceux qui ne se reconnaissaient pas dans les premières désignations. Le terme "Musulmans", du fait de sa connotation religieuse, a été officiellement remplacé en 1993 par celui de Bošniak, terme utilisé anciennement qui désignait exclusivement les Musulmans. En français, ce terme correspond à Bosniaques, mais il est souvent employé pour Bosnien. L'ouvrage de Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine : faits et controverses. Paris, Ellipses, 1999 (Collection L'Orient politique) , apporte un éclairage sur la constitution des identités 'cristallisées' au XIXe s. sur une dimension religieuse.

2Installée d'abord à Pale près de Sarajevo, sa capitale sera transférée après la fin de la guerre à Banja Luka.

3Jean-René Ruez, commissaire français chargé de l'enquête pour le TPIY dès 1996, raconte le déroulement des massacres dans une entretien avec Isabelle Delpla publié dans Cultures & Conflits 2007/1 (n° 65) et accessible en ligne : http://www.cairn.info/revue-cultures-et-conflits-2007-1.htm. L'ouvrage Srebrenica 1995 : l'été d'une agonie, des femmes témoignent. Paris, L'esprit des péninsules, Arte éditions, 2000, rapporte 104 témoignages recueillis par l'Association des Femmes de Srebrenica, concernant le déroulement des faits tel que les ont vécus les femmes. La participation de l'unité des "Scorpions" est prouvée par une video tournée par l'un d'eux et remise en 1995 au TPIY, montrant le meurtre de plusieurs Bosniaques. Les participants ont été identifiés. Elle est publiée en ligne avec commentaires sur le site Dzana Bosnie.

4Amor Masović, «  Les charniers en Bosnie-Herzégovine. Les crimes contre les survivants », Astérion, Numéro 2, juillet 2004, http://asterion.revues.org/document90.html . La première liste est publiée sur le site Domovina : http://www.domovina.net/srebrenica/page_006/Preliminarni_spisak_Srebrenica_1995.pdf

5 Nino's place de Aude Léa Rapin et Adrien Selbert. (2010), prix du meilleur grand reportage au Festival du film et forum international des droits humains à Genève en mars 2010.

6Deux films documentaires au moins apportent information et témoignages sur la recherche des disparus : La terre a promis au ciel de Sabina Subasić, 2003 concerne l'ensemble de la Bosnie-Herzégovine 28 000 disparus) et Nino's place de Aude-Léa Rapin et Adrien Selbert (note 5), qui s'attache plus particulièrement à Srebrenica.

7Le site Interrnet du Tribunal Pénal International pour l'Ex-Yougoslavie, rubrique 'Affaires', (http://www.icty.org/action/cases/4) présente les documents relatifs aux procédures d'accusations et aux procès et une fiche informative pour chaque accusé.

8Un film de Mirko Klarin, The triumph of evil (2001), rend compte du procès de Radislav Krstić.

10On peut signaler la récente parution d'un ouvrage sur la justice internationale et l'ex-Yougoslavie : Isabelle Delpla, Magali Bessone, eds, Peines de guerre : la justice pénale internationale et l’ex-Yougoslavie. Paris, EHESS, 2010 (En temps et lieux).

11Site du haut Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme : http://www2.ohchr.org/french/law/genocide.htm

12Les actes sont publiés dans la revue Cultures & Conflits 2007/1 (n° 65) et accessibles en ligne : http://www.cairn.info/revue-cultures-et-conflits-2007-1.htm.

13Andrée Michel, Justice et vérité pour la Bosnie-Herzégovine. Paris, L'Harmattan, 2003.

14Sylvie Matton, Srebrenica, un génocide annoncé. Paris, Flammarion, 2005.

15A l'exception de François Leotard et René André. D'après Pierre Brana, "Retour sur la mission parlementaire française sur les événements de Srebrenica" dans Cultures & Conflits 2007/1 (n° 65) - http://www.cairn.info/revue-cultures-et-conflits-2007-1-page-51.htm

16Marie-Hélène Aubert et Pierre Brana. Idem.

17Florence Hartmann, Paix et châtiment : les guerres secrètes de la politique et de la justice internationales. Paris, 2007, p. 117.

18traduit et accessible en ligne sur le site de l'association Sarajevo sous le titre Comment les archives éclairant le rôle de la Serbie de Milošević dans le génocide en BH ont été soustraites à la connaissance du public.

19Amnesty International mène une campagne pour la justice envers les femmes violées lors du conflit de 1992-1995. Deux films sur ce thème sont à signaler : Sarajevo, mon amour de Jasmila Zbanić (Bonsie-Herzégovine, 2005), Ours d'Or au festival de Berlin 2006 sur le traumatisme qu'ont subi les femmes et La révélation de Hans-Christian Schmid (France, 2010) qui évoque sous la forme d'une fiction les procès du TPIY à partir des faits qui se sont produits à Vilina Vlas.

20L'Association Enfants Europe Bosnie a accompagné le retour des réfugiés, la reconstruction, et encore aujourd'hui apporte une aide aux réfugiés de Srebrenica. Elle propose également des voyages dans le cadre d'un tourisme équitable.

21Nebojša Popov, dir. Radiographie d'un nationalisme : les racines serbes du conflit yougoslave. Paris, Les Editions de l'Atelier / Editions ouvrières, 1998, où différents contributeurs serbes opposés au nationalisme et à la guerre analysent l'apparition du nationalisme dans différents aspects de la vie sociale : monde académique, supporters de club de football, media, église, .... La suppression de l'autonomie du Kosovo en 1989 fut la première manifestation de ce nationalisme à dimension ethnique.

22Cet arrêt est disponible à cet adresse : http://www.unhcr.org/refworld/pdfid/4b44a3292.pdf

23Marianne 2, 8 janvier 2010.

24Michèle Picard et Asta Zinbo, "Sur le rapport du gouvernement de la Republika Srpska ", Cultures et conflits, 2007/1 (n° 65) - http://www.cairn.info/revue-cultures-et-conflits-2007-1-page-103.htm

25Sur le site de BH info, 21 avril 2010 : http://www.bhinfo.fr/srebrenica-la-rs-conteste-le,645/

27Par exemple Alterinfo (http://www.alterinfo.net/Guerres-mediatiques-Le-role-des-agences-de-communication-dans-les-guerres-actuelles_a9058.html), en 2007 : Le mythe des fosses communes de Srebrenica : on ne les aurait jamais retrouvées !!!

29Un Blog de veille sur les droits humains en Serbie, tenu par un Serbe vivant en Belgique, fournit une analyse des propos de Noam Chomsky à propos de Srebrenica, et beaucoup d'autres informations en français sur ce qui se dit ou s'écrit sur le sujet en Serbie.

30Diana Johnstone, La Croisade des fous. Le Temps des Cerises, 2005. Un article de D. Johnstone sur Srebrenica est accessible en ligne : Using war as an excuse for more war : Srebrenica revisited (http://www.counterpunch.org/johnstone10122005.html)

31Un film récent, Ordinary people de Vladimir Persisić (2009) interroge sur la façon dont des hommes 'ordinaires' peuvent être amenés à commettre, en toute responsabilité, des actes qui renvoient à des événements comme le génocide de Srebrenica.

Actions sur le document
Activités locales
vie-cl.jpg
carte-cl.jpg

liste-cl.jpg

« Juillet 2017 »
Juillet
LuMaMeJeVeSaDi
12
3456789
10111213141516
17181920212223
24252627282930
31
Adhérez au MRAP

carte-adherent-portlet.jpg

Adhérez au MRAP

Différences
MRAP_DIFFERENCES_286-vignette.jpg
N° 286

Voir le sommaire


MRAP_DIFFERENCES_285-vignette.jpg
N°285

Voir le sommaire

Archives Différences

MRAP_DIFFERENCES_284-vignette.jpg
N°284

Archives

Mumia Abu-Jamal
Affiche-Mumia-Abu-Jamal.jpg
Vidéos

daylimotion.png

Canal vidéo du MRAP national

youtube.png

Canal vidéo de la Fédération des Landes

Si le canal vidéo de votre comité local ne s'affiche pas ici, contactez le siège du MRAP pour que nous insérons un lien ici